174 podcast – Frédérique Bedos : de la vulnérabilité à l’audace
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Dans cet épisode, Frédérique Bedos partage :
- Comment on fait famille humaine quand on naît entre la rue, l’hôpital psychiatrique et une fratrie d’enfants venus de partout ;
- Pourquoi le mot « tolérance » est déjà une forme de rejet ;
- Ce qu’est le journalisme constructif (et pourquoi ce n’est pas du journalisme positif) ;
- Comment garder une hygiène informationnelle saine dans un monde anxiogène ;
- Pourquoi la qualité du regard qu’on porte sur l’autre peut soit l’élever, soit l’abaisser.
Dans cet épisode du podcast Pourquoi pas moi, je reçois Frédérique Bedos, journaliste, autrice de La petite fille à la balançoire et fondatrice du Projet Imagine, une ONG qui met en lumière les héros anonymes du monde entier. Avant cet épisode, je connaissais d’elle son sourire calme et sa voix posée. En vrai, son histoire est bien plus grande que ça. Frédérique a vécu deux enfances en parallèle : avec sa mère biologique en grande précarité — vente de roses dans les bistrots, vie dans la rue, hospitalisations psychiatriques répétées — et avec une famille adoptive du Nord qui a recueilli une vingtaine d’enfants considérés comme « inadoptables ». École du Louvre à 15 ans, repérée à 23 ans pour partir à New York, première Française à MTV Europe à Londres en 1998, prime time sur France 2… puis bascule. Aujourd’hui, elle dirige Le Projet Imagine depuis 16 ans et nous parle de fraternité, de regard et de ce qu’il faut faire pour ne pas se laisser dévorer par les écrans.
Cet épisode devrait particulièrement te plaire si…
- Tu te sens écrasée par l’actualité et tu cherches une autre manière de t’informer ;
- Tu veux comprendre comment transformer une enfance difficile en moteur de mission ;
- Tu doutes de ton impact et tu cherches à passer du faire à l’être avant d’agir ;
- Tu t’intéresses au journalisme, aux médias, à l’engagement humanitaire ou à l’IA éthique ;
- Tu cherches à incarner un leadership doux, intuitif et profondément humain dans ton travail.
⏱️ Les moments clés de l’épisode
- 01:24 Pourquoi elle a refusé de choisir un objet pour se présenter
- 02:29 L’enfance double : Jeanne, sa mère biologique, et la précarité
- 04:42 La rencontre qui change tout : un prêtre du Nord
- 05:44 L’arrivée à Croix, dans une fratrie d’enfants « inadoptables »
- 10:15 Faire famille humaine malgré les blessures, l’humour comme ciment
- 15:03 Pourquoi le mot « tolérance » est déjà une forme de rejet
- 16:10 L’école comme refuge, le mensonge pour cacher sa réalité
- 18:37 Le rêve d’égyptologue, l’École du Louvre à 15 ans
- 19:39 Le « Let’s go » à 23 ans qui change tout : New York
- 24:37 MTV Europe à Londres en 1998, première Française sur la chaîne
- 33:49 La genèse du Projet Imagine
- 40:27 La parabole des Misérables (Jean Valjean et les chandeliers)
- 48:12 Travailler sur l’être avant le faire
- 55:51 Comment garder une hygiène informationnelle saine
- 1:02:03 La résilience dévoyée — qu’est-ce qu’on en fait vraiment ?
- 1:06:12 L’IA, l’économie de l’attachement, le prochain défi
- 1:10:00 Conseils de lecture et hommage final à sa mère biologique
Ce qu’il faut retenir de l’interview avec Frédérique Bedos
Certaines phrases de cet épisode restent longtemps en tête. En voici 5 qui méritent de s’y arrêter.
« Il n’y a qu’une seule race, c’est la race humaine. Et nous sommes frère et sœur. »
Une phrase qui pourrait sembler évidente, et qui pourtant ne l’est plus du tout dans le bruit ambiant. Frédérique la pose comme un socle. Une boussole. Quelque chose à se rappeler quand le réel se met à fragmenter.
« Qui rêve d’être toléré ? Franchement, déjà là, c’est déjà le rejet. »
Une déconstruction lucide d’un mot que tout le monde utilise. Tolérer, c’est supporter — pas accueillir. Pas rencontrer. Et certainement pas aimer. Frédérique nous rappelle qu’on a confondu civilité et fraternité.
« Nous accouchons les uns des autres. La qualité du regard que l’on va porter sur l’autre va soit l’élever, soit l’abaisser. »
Cette phrase pourrait être la devise du Projet Imagine. Mais elle est aussi profondément alignée avec l’idée Pourquoi pas moi : le regard qu’on porte sur soi-même est ce qui nous permet (ou nous empêche) de nous autoriser. Et le regard qu’on pose sur les autres a exactement la même puissance.
« La peur, non seulement elle paralyse, mais si c’était que ça, la peur déshumanise. »
Frédérique nomme ici quelque chose de précieux. La peur ne nous bloque pas seulement — elle nous fait perdre quelque chose de profondément humain. C’est pour ça que se nourrir d’infos anxiogènes tous les jours n’est pas neutre.
« De l’inspiration, naît l’action. »
La devise du Projet Imagine, et un principe simple à graver. On ne passe pas à l’action par injonction. On y passe quand on a été touchée, traversée, inspirée. Le passage à l’action a un préalable : nourrir son imaginaire.
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Faire famille humaine : ce qu’une fratrie d’enfants « inadoptables » a à nous apprendre
Frédérique a vécu deux enfances en parallèle. La première, avec sa mère biologique Jeanne, née en Normandie d’un père haïtien qu’elle n’a jamais connu. Une mère qu’elle adore et qu’elle a passé sa vie à protéger, mais qui souffrait d’une grave maladie psychiatrique. Hospitalisations à répétition, camisole chimique, électrochocs. Et entre les crises : la rue. La vente de roses dans les bistrots de Normandie. La précarité absolue.
À 2 ans et demi, un prêtre du Nord la rencontre et plaide auprès de sa mère pour qu’elle accepte que sa fille soit accueillie ailleurs. Frédérique entre alors dans une autre famille — un couple qui a déjà adopté une vingtaine d’enfants venus du monde entier. Tous considérés comme « inadoptables » : trop âgés, trop blessés, trop handicapés, trop différents. Une fratrie radicalement diverse, soudée par une chose simple : ses parents avaient décidé de regarder chacun avec le même amour.
Cette enfance lui a appris quelque chose qu’on devrait tous comprendre. Faire famille humaine, ce n’est pas tolérer les différences. C’est les accueillir comme une richesse. C’est refuser de hiérarchiser les corps, les histoires, les douleurs. C’est se rappeler — vraiment se rappeler — qu’il n’y a qu’une seule race, et que nous sommes frère et sœur.
C’est aussi de cette enfance qu’est née sa mission journalistique. Quand on a vu sa propre mère qualifiée de « folle », « clocharde », « pauvre » par des inconnus — alors qu’elle était son monde — on apprend très tôt à se méfier des étiquettes. Et à chercher la personne derrière le mot.
De la rue à MTV Europe : le « Let’s go » qui change tout
Très bonne à l’école, Frédérique enchaîne les bourses et entre à l’École du Louvre à 15 ans. Spécialité égyptologie — son premier rêve, depuis l’enfance. À 23 ans, dans un restaurant près du Louvre, un homme la repère. C’est le PDG d’une chaîne câblée américaine, en escale à Paris. Il lui propose des essais à New York.
Elle accepte. Pas par stratégie. Par lucidité. « Qu’est-ce que je risque, en fait ? Au pire, j’aurais vu New York. J’y suis allée avec cette espèce d’innocence, aucune pression, en me disant : Vraiment, j’ai tout à gagner. »
C’est ce moment-là, pour moi, qui ressemble le plus à un « pourquoi pas moi ». Pas une affirmation. Une autorisation. Frédérique enchaînera ensuite : MTV Europe à Londres en 1998 (première Française à intégrer la chaîne, à l’occasion de ses 20 ans), des tapis rouges, des interviews de stars, des prime time sur France 2, les Victoires de la Musique. Puis une autre bascule : la conscience que ce qu’elle faisait ne lui correspondait plus. Que ce qui l’animait, c’était de raconter les vies qu’on ne raconte pas.
De là est né, il y a 16 ans, le Projet Imagine : une ONG qui produit des films, des podcasts, des contenus pour mettre en lumière des héros anonymes du monde entier. Devise : de l’inspiration, naît l’action.
📰 L’hygiène informationnelle selon Frédérique Bedos
Une expertise qui ne vient pas d’une école de journalisme, mais de 30 ans dans les médias et 16 ans de journalisme constructif.
S’informer sans s’effondrer est devenu un défi pour beaucoup de monde. Frédérique partage 4 principes simples qu’elle applique elle-même et qu’elle observe avec son équipe.
1. Limiter le temps d’exposition aux infos
Pas plus de 20 minutes par jour, à un moment précis. Le reste du temps, on protège son cerveau du flux continu. L’info en continu n’a pas été conçue pour le bien de celui qui la consomme — elle a été conçue pour maximiser l’attention captée. Ces deux objectifs ne sont pas les mêmes.
2. Privilégier la radio (et la lecture) à la télévision
L’image active des circuits émotionnels que le mot écrit ou parlé n’active pas de la même façon. Une info dramatique vue en boucle imprime durablement, alors qu’une info dramatique entendue laisse plus de place à la réflexion. Ce n’est pas accessoire — c’est neurologique.
3. Choisir une source de confiance et y rester
Zapper d’une source à l’autre fait croire qu’on est mieux informé. En réalité, ça désorganise notre boussole. Frédérique recommande de choisir UN média de référence, dont on connaît la ligne éditoriale et la déontologie, et de s’y tenir. Pour le reste, lectures longues, podcasts, livres.
4. Ne pas rentrer dans la moulinette
Elle prend l’exemple, glaçant, de la radicalisation par certaines chaînes américaines. Quand on s’enferme dans une bulle informationnelle de plus en plus émotionnelle, on n’évalue plus la réalité — on en absorbe une version transformée. Garder sa boussole, c’est garder une diversité de regards, mais sans se laisser engloutir par chacun d’eux.
Et la différence entre journalisme positif et journalisme constructif
Le journalisme positif raconte les bonnes nouvelles. Le journalisme constructif, lui, ne nie pas les problèmes — il raconte aussi celles et ceux qui les affrontent. Il regarde la réalité en face ET montre des chemins. C’est ce que fait Le Projet Imagine depuis 16 ans.
⚠️ Cet encart partage l’expérience et les choix professionnels de Frédérique Bedos. Pour les personnes qui ressentent une anxiété forte liée aux infos, parler à un professionnel de santé reste pertinent. L’hygiène informationnelle est un outil parmi d’autres, pas un substitut à un accompagnement.
L’IA, l’attachement aux écrans, et le prochain défi du Projet Imagine
Une partie de la conversation porte sur l’intelligence artificielle. Frédérique cite L’humanité artificielle d’Olivier Dyens (professeur à McGill). L’enjeu, dit-elle, n’est plus seulement de capter notre attention — c’est devenu une économie de l’attachement. Des chatbots qui répondent aux ados, des IA qui deviennent des « meilleurs potes », des écrans qui occupent la place du lien.
Son prochain défi pour Le Projet Imagine, c’est exactement celui-là. Trouver une grammaire, un langage, des formats qui puissent percer l’armure que la société des écrans installe. Reconnecter les gens à leurs propres émotions. Pas leur dire ce qu’il faut penser — leur rendre la capacité de ressentir avec lucidité.
C’est un sujet qui touche directement la mission Pourquoi pas moi : oser écouter sa petite voix. Parce qu’on ne peut pas l’écouter si on a passé sa journée à écouter celles des autres, en boucle, à plein volume.
5 phrases à retenir de cet épisode
« Je ne suis pas du tout objet. »
— En ouverture, quand Charlotte lui propose l’exercice de l’objet pour se présenter. Tout l’épisode est déjà dans cette phrase.
« J’ai toujours réussi à garder la personne humaine en moi, malgré tout ce qu’elle peut faire ou dire. »
— Sur le regard qu’elle a su poser sur sa mère biologique, malgré la maladie.
« Qu’est-ce que je risque ? Au pire, j’aurais vu New York. »
— Son « let’s go » de 23 ans. Une autorisation, pas une stratégie.
« L’économie de l’attention devient l’économie de l’attachement. »
— Sur l’IA et les nouveaux écrans, le diagnostic clinique le plus juste qu’on m’ait donné.
« Le tout, ce n’est pas de faire des grandes choses. C’est de faire des petites choses, mais avec un grand amour. »
— Sa citation préférée de Mère Teresa, qu’elle reprend en clôture.
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Frédérique Bedos
Journaliste, autrice de « La petite fille à la balançoire » · Fondatrice du Projet Imagine · 30 ans dans les médias, 16 ans de journalisme constructif
Née en Normandie d’une mère biologique en grande précarité et d’un père haïtien réfugié politique qu’elle n’a jamais connu, Frédérique a été recueillie à 2 ans et demi par une famille du Nord qui a adopté une vingtaine d’enfants venus du monde entier. Élève brillante, elle entre à l’École du Louvre à 15 ans pour étudier l’égyptologie. À 23 ans, elle est repérée pour une carrière médias : New York, MTV Europe à Londres (première Française sur la chaîne en 1998), prime time sur France 2, Victoires de la Musique. Il y a 16 ans, elle fonde Le Projet Imagine, ONG qui met en lumière les héros anonymes du monde entier à travers films, podcasts et contenus inspirants. Sa mère biologique est décédée il y a trois ans.
Le Projet Imagine · Son livre « La petite fille à la balançoire »
📚 Les livres qu’elle recommande
Pendant l’épisode, Frédérique mentionne longuement Les Misérables de Victor Hugo (la scène des chandeliers de Jean Valjean est un point de pivot dans sa conversation). Mais elle recommande aussi deux lectures plus actuelles, qui éclairent les enjeux du moment :
📖 Livre recommandé n°1 — Les Misérables
📖 Livre recommandé n°2 — Le prophète
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